Mon soutien aux listes RÉUNIS
Fabrice Kordon 8 novembre 2025

1 En tant que chercheur en informatique quels sont, selon vous, les deux ou trois grands défis que notre université doit relever dans les cinq prochaines années sur ces thématiques et dans le cadre son activité ?
Je vais sans doute enfoncer quelques portes ouvertes, mais le premier défi auquel nous devons faire face est l’évolution, à une vitesse impressionnante de l’usage des nouveaux services en IA. Souvenez-vous qu’il y a trois ans, on commençait à peine à “jouer” avec des IA génératives (IAG). Maintenant, c’est à la fois un outil formidable s’il est bien utilisé mais aussi une source de risques, avec la fuite de données, la pression de grands groupes qui ne nous veulent pas forcément du bien, etc..
La maîtrise de l’IA est à la fois un enjeu pour la recherche (et pas seulement en informatique), et un enjeu pour l’enseignement. En premier lieu, il me semble que les services en IA modifient le modèle de diffusion des savoirs dans lequel l’Université occupe une place centrale. on peut désormais soit consulter des IAG pour obtenir des réponses, soit, à terme, envisager que des LLM (Large Language Models) spécifiquement entraînés puissent effectuer des tâches telle que l’explication d’erreurs par exemple. D’ailleurs, en matière de programmation informatique, des LLM sont déjà intégrées à des environnements de développement et aident lors du “debug” ou de l’écriture de programmes.
En tant qu’universitaires, il faut donc que nous repensions notre positionnement, nos usages et nos enseignements. Que cela nous plaise ou non, ces services sont désormais disponibles et utilisés. Ceci est pour moi l’un des grands défis pour les cinq prochaines années.
L’IA a également des impacts sur l’environnement : une question posée à une IAG est environ dix fois plus consommatrice d’énergie qu’une question posée à un moteur de recherche Google “classique”. Il est donc important d’établir une méthodologie pour savoir quand utiliser une IAG, c’est-à-dire quand l’avantage justifie ce surcoût énergétique.
Pour cela, nous devons apprendre comment utiliser les IAG correctement et avec déontologie. Il faut surtout expliquer à nos étudiants que ces outils sont capables de générer des erreurs et que toute information fournie doit être vérifiée.
C’est en tant que spécialiste de la fiabilité des logiciels et des systèmes répartis (i.e. qui s’exécutent sur de nombreuses machines) que j’identifie un autre grand défi : la cybersécurité. En France, ce problème est souvent ramené à des solutions de chiffrement mais au vu de la place prise par l’informatique dans notre société, le problème est à la fois beaucoup plus vaste et transversal. Il faut travailler sur les fondements du domaine (cryptographie, algorithmique répartie, résistance aux pannes des systèmes, etc). Il faut penser les solution à ce problème en considérant l’urbanisation de ces systèmes (par exemple d’information) mais aussi en fonction de l’évolution de leurs usages.
Cet exemple permet de comprendre qu’une seule communauté scientifique, ici les informaticiens, ne peut pas résoudre à elle seule cette problématique. Il est nécessaire de s’associer avec d’autres disciplines. Cela peut être fait sur des aspects “applicatifs”, notamment en santé qui a ses propres critères de sécurité, ou en conduisant une analyse de l’impact sociétal de nouvelles règlementations ou de nouveaux usages. Je ne cite ici que quelques exemples qui vont clairement nécessiter la mobilisation de différentes communautés scientifiques : informatique, mathématiques, électronique, santé, sciences humaines pour ne citer que les plus évidentes.
Un autre défi majeur existe autour de l’informatique quantique. Une collaboration étroite avec nos collègues physiciens doit se poursuivre pour construire progressivement des “co-processeurs quantiques” assurant des fonctions spécifiques et, à plus long terme, des ordinateurs quantiques. Cette collaboration doit également permettre d’identifier les conditions dans lesquels l’avantage quantique est significatif dans les calculs actuels, ce qui est un débat ouvert. En fonction des résultats obtenus, il s’agira de repenser de manière globale la manière de “calquer” les programmes traditionnels vers le quantique au fur et à mesure de l’introduction de ce nouveau type de matériel. Enfin, il faudra réfléchir à l’impact sociétal de ces nouvelles approches : leurs applications, modalités d’utilisation, consommation d’énergie, etc. De nombreuses disciplines devront être sollicitées pour cela.
Bien sûr, il y a bien d’autres défis dans notre discipline que je n’ai pas le temps de développer, notamment les relations de l’informatique avec les autres sciences sein de nos trois facultés. Les informaticiens ne sont pas là pour apporter une “fonction support” aux autres disciplines comme le ferait une “société de service”. Les problématiques auxquels s’attaquent nos collègues soulèvent régulièrement des questions théoriques qu’il faut traiter ensemble à un niveau fondamental afin d’identifier d’éventuelles solutions. Au sein d’un écosystème de recherche aussi riche que le nôtre, ces collaborations ne peuvent que tous nous enrichir.
2 Comment pensez-vous que le projet porté par les listes Réunis et Nathalie Drach-Temam répond à ces enjeux ?
Sorbonne Université dans son ensemble dispose des forces et du savoir-faire nécessaire pour s’attaquer à des défis comme ceux que viens de mentionner.
Cependant, au vu des modalités de financement actuels de la recherche, nous n’en n’avons pas les moyens car l’État n’arrose que les sujets à la mode… et encore. Or, dans les défis que j’ai identifié, il faut mobiliser, y compris au sein des informaticiens, des communautés et des connaissances qui ne sont pas forcément “sous les projecteurs”. Face à cette incompréhension du fonctionnement de la recherche par nos politiciens, nous, universitaires, devons dégager les moyens d’auto-financer l’ensemble de nos travaux.
Pour cela, il faut se tourner vers les opportunités : grands programmes (nationaux, européens, etc.), la recherche partenariale et peut-être le mécénat. À ce titre, j’apprécie la direction prise par notre Université. Nathalie Drach-Temam et son équipe ont su imaginer des dispositifs nouveaux avec le ministère comme ces 18 postes “COMP” d’enseignants/chercheurs chaque année qui ont permis de limiter la baisse de nos effectifs, alors même que nous devons faire face à une nouvelle augmentation du nombre d’étudiants qui entrent dans l’enseignement supérieur.
Il en est de même pour son action autour de l’utilisation du PIA. Il faut rappeler que les financements ainsi obtenus ne sont pas fongibles et doivent être dépensés “dans des cases” qu’il faut respecter car nos financeurs (l’État, l’Union Européenne, la BPI, l’ANR, etc.) nous pénalisent quand nous ne respectons pas les règles établies.
Ma vision, que je partage avec Nathalie Drach-Temam, est qu’il faut que Sorbonne Université reste dans la course des meilleures universités en France pour que lorsque nos élites politiques réaliseront qu’il faut maintenir l’ESR français, notre établissement soit toujours à la pointe et en capacité de relever les défis.
Le projet d’établissement qu’elle a élaboré avec son équipe identifie les bonnes actions à entreprendre.
3 Pouvez-vous indiquer ce qui, dans le projet de listes Réunis et Nathalie Drach-Temam, est crucial pour l’avenir de notre communauté universitaire ?
La fusion des universités Pierre-et-Marie-Curie et Paris-Sorbonne a permis une synergie dont nous avons vu les effets extrêmement positifs lors du premier mandat de Nathalie Drach-Temam. Je pense en particulier à de grands programmes que nous avons obtenus grâce à la complémentarités de nos trois facultés comme PostGenAI qui, vu au départ un “outsider”, se retrouve avec un niveau de financement supérieur à celui de candidats dont on pensait qu’ils avaient plus de chances de passer.
Je pense aussi au projet Sphinx sur le patrimoine, qui a été porté par les collègues de la faculté des lettres et ou certains domaines de ma discipline vont jouer un rôle important au service de la conservation du patrimoine. Nous démarrons un projet avec le centre André Chastel, une UMR de la faculté des lettres, qui allie imagerie et classification en vue de l’identification de l’origine d’œuvres d’art.
Mais dans le projet politique ambitieux initialement porté par Jean Chambaz, il manquait un aspect opérationnel : la définition des interfaces entre les facultés et la direction de l’université (les interfaces, c’est une notion qui nous est chère en informatique ;-). Ce manque a engendré les dysfonctionnements que nous connaissons au niveau des schémas de gouvernance et des décisions au sein de notre établissement. Je pense que nous avons maintenant assez de recul pour réfléchir à l’adaptation du modèle afin d’améliorer note fonctionnement.
C’est cette vision que j’apprécie dans le projet de Nathalie Drach-Temam, il s’agit non pas de faire disparaître les facultés au profit d’un modèle “autoritaire et vertical” comme certains souhaitent le faire croire, mais de mieux les articuler dans un tout plus efficace. D’ailleurs, lorsque j’entends que les facultés vont être dissoutes au profit d’une centralisation, je renvoie les collègues au programme de RÉUNIS qui propose justement le contraire. Il ne faut pas faire disparaître les facultés, il faut en modifier le fonctionnement en définissant correctement l’interface avec le niveau universitaire.
Bien sûr, tout ne sera pas facile et il faut en particulier voir comment accroître l’efficacité des services supports tout en préservant les particularités du fonctionnement des communautés de nos facultés. Il faudra aussi définir les bons niveaux de délégation de pouvoir entre facultés, université, voire UFR afin de bien préciser ces interfaces. C’est cela que l’on trouve dans le projet de RÉUNIS si on prend la peine de le lire.
Ce beau projet aboutira à une université unie et non à une collection de composantes comme nous l’observons dans certains grands établissements issus de fusions similaires à la nôtre. Cela abouti à des fonctionnements parfois chaotiques et peu efficaces. J’ai d’ailleurs aussi rencontré des exemples similaires aboutissant à beaucoup de lourdeur à l’étranger. Je pense au Japon où j’ai pu l’observer dans le cadre de coopérations internationales.
La conséquence typique d’une concurrence interne aboutit à des situations absurdes comme celles que j’ai pu observer en 2025 lors de la négociation d’échanges académiques : la surprise de collègues qui ne comprennent pas pourquoi ils signent des accords internationaux plusieurs fois avec la même université (mais pas les mêmes facultés).
Bref il est important d’arriver à une situation où tous les personnels de Sorbonne Université soient RÉUNIS au sein d’un établissement qui aura l’agilité et la complémentarité requise pour réagir aux changements rapides de la société et plus particulièrement à ceux de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) en France et dans le monde.
D’ailleurs, l’un des aspects de la modification des statuts consiste à redonner la main aux personnels et étudiants de Sorbonne Université sur la base d’un projet. Je trouve que c’est le bon moment pour poser cette question dans un contexte démocratique. Ce sera à nous (et non au ministère) de choisir le futur modèle : soit nous corrigeons nos interfaces Université/Facultés et nous pourrons aller de l’avant, soit nous ne changeons rien comme cela est proposé par certaines listes et nous continuerons à observer ce qui s’est produit ces huit dernières années.
4 En quoi le projet de listes Réunis et Nathalie Drach-Temam rejoint-il particulièrement vos valeurs en tant que chercheur et sympathisant ?
Parce qu’il ne cherche pas à diviser les communautés mais à les faire travailler conjointement et à leur donner plus d’envergure, par exemple au sein de l’alliance Sorbonne Université. J’ai été attristé par dans le discours et les actions de certains qui opposent les différentes facultés au gré de démonstrations politiques. Cela ne peut qu’amener à des divisions stériles qui nous affaibliront alors que nous devons rester unis face à une situation difficile pour l’ESR.
Cela est d’autant plus facile que nos trois facultés se complètent sans se concurrencer, comme nous pouvons l’observer dans d’autres fusions d’établissement autour de nous. l’Alliance Sorbonne Université enrichit encore plus cette complémentarité d’ailleurs.
Ce sont ces valeurs que je retrouve dans le discours et les propositions de Nathalie Drach-Temam, je ne les ai pas retrouvé dans les actes et le discours des autres candidats que j’ai pu rencontrer.
5 Pour finir, un mot aux collègues et aux étudiants qui hésitent encore à voter pour Réunis avec Nathalie Drach-Temam : pourquoi leur diriez-vous que ce scrutin est important et que leur voix compte plus que jamais ?
Parce que nous sommes à un stade crucial de notre évolution. Nous faisons partie des quelques université en France qui restent fidèles à l’esprit de la loi Savary de 1984. Certes nous allons chercher des financements privés, mais nous refusons des dispositifs comme la mise en place d’une part variable sur les frais d’inscription des étudiants afin de rester un ascenseur social autant que faire se peut. C’est aussi un message fort qu’une université comme la nôtre se doit de porter : la notion de service à la société., tant en enseignement qu’en recherche.
Dans ma spécialité de recherche (l’analyse du comportement de systèmes concurrents qui peuvent comporter 10 puissance 1000 configurations différentes qu’il faut étudier et analyser), on observe souvent des points qui correspondent à un nexus à partir duquel, en fonction de la réaction du système à un stimuli ou en réponse à un choix algorithmique, on bascule dans des espaces de configurations plus ou moins favorables de manière peu ou pas réversible. Pendant l’exécution de tels systèmes, il faut savoir identifier la ces nexus et ensuite, la bonne direction à prendre. Je pense que nous sommes à un de ces moments cruciaux de la vie de Sorbonne Université.
J’ai la conviction que la direction proposée par Nathalie Drach-Temam et son équipe va dans la “bonne direction” sans que nous courrions le risque d’y perdre notre diversité ou ce qui fait notre identité. À l’instar de ce que l’on observe ces dernières années, il faut que “bonnes pratiques” percolent de part et d’autre entre les facultés pour le bénéfice de nos activités.
Lors de l’élection précédente, je ne m’étais pas engagé activement pour toute une série de raisons que je ne détaille-rais pas ici. Mais sur cette élection et dans ce contexte national et international, je pense que nous ne pouvons pas rater cette chance de donner un coup de fouet à nos institutions afin de rendre notre université plus efficace dans son modèle décisionnel. C’est pourquoi je souhaite m’exprimer ici, en tant que membre de la communauté scientifique de Sorbonne université et affirmer que je soutiens haut et fort la liste RÉUNIS pour ces prochaines élections.